On ne réfléchit pas avec les xénophobes

Une série d’agressions sexuelles ont eu lieu à Cologne en Allemagne, le soir du 31 décembre. Aussitôt on nous apprenait que la plupart des suspects étaient «d’origine arabe et nord-africaines». Cet évènement a connu une imposante couverture médiatique et on aurait pu se réjouir de l’attention portée au fléau des agressions sexuelles si ce n’était du fait que cet intérêt ne s’est visiblement pas manifesté pour les bonnes raisons. Ce fut en fait une occasion en or pour les démagogues d’exploiter un sentiment populaire d’indignation.

Il va de soi que nous devons nous questionner sur les divers facteurs qui alimentent partout une culture du viol assujettissant les femmes à des violences sexuelles de tous genres. Mais en plus de subir les déclarations xénophobes des différent-es commentateurs/trices, nous qui tenons une position féministe refusant la simplification et la perpétuation de clichés, n’avons même pas les conditions favorables minimales pour aborder ouvertement ces réalités.

Il nous est demandé de laisser tomber les tabous et d’oser parler d’un choc des cultures. Ce discours qui se veut brave n’est pourtant qu’un des visages sous lequel se présente le néo-racisme, largement documenté dans les sciences sociales. Dans un article publié en 2005, les sociologues Daniel Ducharme et Paul Eid parlent de ce racisme à tendance culturaliste, mettant en lumière le fait que ce procédé diffère peu du racisme biologisé «traditionnel» puisqu’il est doté des mêmes propriétés essentialisées de la race. C’est d’ailleurs un phénomène qui ne date pas d’hier, les afro-américain-es en ayant fait les frais dans les sociétés post esclavagiste, où l’on se demandait s’ils/elles seraient culturellement assimilables.

Aujourd’hui, il serait malvenu, même pour les xénophobes les plus décomplexés, de parler d’infériorité biologique. La nouvelle communauté raciste voudrait nous convaincre que le discours culturaliste ne constitue en aucun cas du racisme, puisqu’on ne cherche pas à tracer une hiérarchie entre les groupes. Le problème résiderait dans l’incompatibilité des modes de vies. Certaines de ces cultures, on devine bien lesquelles, seraient nuisibles pour la préservation de celles considérées plus civilisées.

C’est un discours nocif qui sied aussi bien aux intellectuel-les ayant des tribunes publiques qu’aux citoyen-nes moyen-nes qui l’alimentent derrière leurs écrans d’ordinateurs. Plus qu’une tendance, le racisme culturaliste, qui se manifeste entre autres dans le discours islamophobe, est une réelle épidémie.

Les réactionnaires se sont donc emparés de l’affaire de Cologne le temps de le dire, jouant en boucle la vieille rengaine du choc culturel, s’outrageant au passage du soi-disant silence des « féministes de gauche ». Mais par souci de cohérence, ces idéologues qui se placent spontanément en défenseurs des droits des femmes, devraient être révoltés à longueur d’année par ce qu’il se passe dans leur propre cours; les maisons d’hébergement pour les femmes victimes de violences physiques et sexuelles n’ont certainement pas besoin d’hommes musulmans pour être bondées.

Par ailleurs, moins d’un mois après Cologne, un réseau de pédophiles blancs a été démantelé au Québec. Il ne s’est évidemment trouvé personne pour avancer que ces gens sont sexuellement délinquants par culture. Les hommes racisés n’ont pas le privilège de l’individualité, leurs comportements défaillants le seraient par essence culturelle.

Le stéréotype est dégradant, il bestialise la nature de ces hommes à mots couverts en les accusant d’un retard civilisationnel. Ce n’est rien de moins qu’une réactualisation de la logique colonialiste drapée d’un lexique politically correct pour faire passer la pilule.

La rigueur factuelle est aussi malmenée. Le portrait de la situation est tracé à gros traits et des nuances importantes sont omises. Certains billets étaient accompagnés d’images mettant en scène des visages basanés agressifs qui ne correspondaient pas à l’évènement en question. Ces omissions ou ces erreurs ne sont pas banales, elles participent à la construction d’un imaginaire socio-politique obscurci du monde musulman. Mais les conséquences qu’entraîne une telle construction n’ont rien d’imaginaire, elles.

Il y a donc peu de rigueur, de cohérence et d’introspection dans cette marée de réactions, où plusieurs évacuent complètement l’analyse systémique dès qu’il est question d’évènements impliquant des musulmans ou d’individus présumés comme tel. Sachant cela, comment est-il possible d’articuler une pensée transparente et constructive? Comment élaborer une réflexion responsable dans un contexte des plus irresponsables? Dans un monde plus préoccupé par la mise à l’écart des musulmans que par la réelle dignité des femmes.

Les seuls à blâmer pour les silences sont précisément les démagogues aux relents racistes qui paralysent la parole et rendent les discussions stériles. De ma posture de femme, féministe et musulmane, je refuse de jouer le jeu des réactionnaires, de leur donner des munitions, de sacrifier sur la place publique les hommes musulmans, ceux qui échappent au stéréotype, qu’on voudrait ériger en exception.

Le risque de récupération est trop grand, et bien que cet énoncé semble anodin et même risible pour les privilégié-es de ce monde qui n’expérimentent pas le racisme, il ne l’est pas pour ceux et celles qui résistent quotidiennement au désarroi qu’inflige l’altérité, la marginalité, le mépris du regard et des actions.

Il n’y a donc aucune possibilité de compromis sur les questions de dignité.

Et c’est pourquoi on ne réfléchit pas à des solutions en compagnie des xénophobes. La violence de leurs idées est le barbelé qui maintient les incongruités dans nos sociétés. Je préfère encore le silence plutôt que de les laisser s’imaginer qu’ils sont fréquentables.

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